Passion absolue. Investigation pure. Travail de mémoire. Yves Le Maner, Jocelyn Leclercq et Hugues Chevalier sont sur la même longueur d’ondes, sur une même trajectoire qui les met en orbite autour d’un sujet qui n’est plus seulement une affaire de spécialistes mais passionne le grand public : les avions tombés du ciel et les aviateurs abattus durant la Seconde Guerre mondiale. Yves Le Maner est le directeur de la Coupole, centre d’histoire et de mémoire du Nord – Pas-de-Calais : avions et aviateurs le concernent de très près. Jocelyn Leclercq est le président de l’association Antiq’Air Flandre-Artois : depuis des années, il épluche les archives, les témoignages touchant les 763 avions tombés dans la région entre le 10 mai 1940 et le 5 septembre 1944. Hugues Chevalier, vice-président d’Antiq’Air est aussi l’auteur du livre Crashs sur le Pas-de-Calais 1940-1945 : il a déterré des centaines de tonnes de fragments d’avions ! C’est une histoire « tragique et romanesque » qui les a vraiment réunis, celle de Jan Plesman, pilote de chasse de la Royal Air Force, tué au combat le 1er septembre 1944, à 10 h 26… « Ni son appareil, ni son corps n’ont été retrouvés. »
De Plesman à Seemann
Jan Plesman était le fils du fondateur de la compagnie aérienne néerlandaise KLM. Quand Air France a absorbé KLM, il y eut une clause étonnante* : retrouver l’avion de Jan Plesman, jeune Néerlandais qui avait pris beaucoup de risques pour rejoindre l’Angleterre en passant par le Portugal et intégrer la RAF. « La famille n’a jamais désespéré », raconte Yves Le Maner, mis au courant de l’affaire en 2005 par le truchement de Jean-Pierre Moille, chargé par Air France de mener à bien la mission Plesman. Début de l’aventure. « Les archives étaient peu loquaces, explique Y. Le Maner. Septembre 1944 : les Britanniques avancent, les Allemands se replient, pagaille française. Nous n’avions que le récit des deux pilotes qui accompagnaient Plesman. L’appareil du pilote néerlandais avait été touché, le pilote n’avait pas sauté en parachute et l’avion s’était crashé à plus de 500 kilomètres-heure sans brûler. Aucune chance de survie. Le récit stipulait aussi que Plesman était tombé dans la région de Saint-Omer – Dunkerque. » L’enquête débouche sur une fouille entreprise le 3 avril 2006 à Hazebrouck. Un avion qui s’est encastré dans l’argile est mis au jour : des éléments sont en bon état, le corps du pilote aussi… Mais ce n’est pas Jan Plesman ! Il s’agit d’un pilote allemand, Horst Seemann, abattu le 4 septembre 1943. « Un pied de nez de l’histoire » dit Yves Le Maner. Le directeur de la Coupole a alors remarqué l’incroyable engouement suscité par cette histoire auprès du public. « Hugues et Jocelyn avaient des cas à me proposer, un stock d’infos et d’objets ! » L’exposition « Tombés du ciel » est montée en 2007 à la Coupole : insérer des histoires individuelles dans un conflit mondial en associant des compétences et des méthodes différentes. L’expo « a très bien marché », prolongée par un colloque (en mai 2007), afin de « regarder plus loin ». Et mesurer l’importance de ces travaux entrant dans le cadre d’une véritable « protection du patrimoine ». Protection nécessaire face aux développement des fouilles clandestines…
Quête perpétuelle
Exposition et actes du colloque viennent de donner naissance à un livre de 179 pages, « Tombés du ciel », diffusé par la Coupole. Le catalogue de l’expo est largement illustré, les « objets retrouvés » ayant été photographiés par Sébastien Jarry. Dix « histoires vraies » permettent de mesurer la pertinence des « enquêtes » menées par Jocelyn Leclercq et Hugues Chevalier… On retrouve là le fameux Douglas Bader dont l’avion n’a toujours pas été retrouvé « mais la zone précise du crash est identifiée ». Les actes du colloque plongent le lecteur dans les archives britanniques, dans les sources conservées par l’armée de l’Air, les sources américaines, les sources allemandes. L’intervention d’Hugues Chevalier sur les témoignages oraux et écrits est prenante ; « témoignages qui permettent de résoudre plus de 90 % des chutes d’avions ». Les spécialistes apprécieront la synthèse « très rare » livrée par Jocelyn Leclercq : chronologie, cartographie, bilan humain des chutes d’avions alliés sur le Nord – Pas-de-Calais. René Lesage a étudié les réseaux d’évasions d’aviateurs ; Yves Roumegoux (Drac) s’est penché sur la législation des fouilles d’appareils abattus : nous sommes dans le domaine de l’archéologie.
« Tombés du ciel : un titre anecdotique en apparence mais traduisant en fait une tragédie de grande ampleur » souligne Yves Le Maner. Ce livre est aussi un « hommage au sacrifice des aviateurs alliés tombés pour la libération de l’Europe du joug du nazisme ». Et comme l’écrit Jocelyn Leclercq : « Le travail des historiens de l’aviation et des passionnés reste une quête perpétuelle ». Car le Spitfire du Flight Lieutenant Jan Plesman n’a toujours pas été retrouvé. « Nous avons de nouvelles pistes » chuchote Hugues Chevalier. « La famille m’appelle tous les mois » confie Jean-Pierre Moille. Rendez-vous dans moins d’un an ?
« Tombés du ciel », 25 euros, disponible auprès de la Coupole – BP 40284 Wizernes – 62504 Saint-Omer cedex ; tél. 03 21 12 27 29
www.lacoupole-france.com
Légende : Yves Le Maner entouré de Jocelyn Leclercq et Hugues Chevalier. Jean-Pierre Moille derrière eux.
* Jean-Pierre Moille tient à apporter quelques précisions : « Il n'y a pas eu de clause entre Air France et KLM pour retrouver Jan Plesman. Albert Plesman fils cadet du fondateur de KLM donc frère de l'aviateur disparu, a rencontré le président d'Air France lors d'une cérémonie et lui a dédicacé son premier livre : "Jan Plesman, A flying Dutchman". Albert a demandé le soutien d'Air France pour l'aider à retrouver son frère pour lui donner enfin une sépulture. » Il faut ajouter que Jan Plesman vient de publier un nouveau livre "Jan Plesman, Een Vliegende Hollander".
Christian Defrance / Photo : Chr. D.
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