« L’amour du passé est inné chez l’homme. Le passé émeut à l’envi le petit enfant et l’aïeule ; le passé c’est notre seule promenade et le seul lieu où nous puissions échapper à nos ennuis quotidiens, à nos misères, à nous-mêmes. » Simple coïncidence que de relire ces quelques phrases signées Anatole France, alors que le lycée qui porte son nom à Lillers, s’apprête à fêter ses quatre-vingts ans ? 1930-2010. Une série de festivités est programmée, avec un lancement le samedi 12 décembre 2009 mais cet anniversaire est avant tout l’occasion de réveiller notre amour du passé.
Les anciens élèves de l’établissement lillérois ont tous été tentés, un jour ou l’autre et pas seulement les trois mille inscrits sur le site « Copains d’avant », d’effectuer cette « seule promenade » dont parle Anatole France. Une promenade avec ses averses et ses rayons de soleil car nos années lycée, en pleine adolescence, n’ont jamais été uniformes, d’un seul tenant. Anatole-France à Lillers est l’un des soixante-cinq lycées publics du Pas-de-Calais ; un établissement qui se porte bien et figure régulièrement tout en haut du classement des lycées régionaux. « Anatole » n’a pas la carte de visite de Ribot (Saint-Omer), Blaringhem (Béthune) ou Condorcet (Lens) mais il a acquis de vraies lettres de noblesse. Alors les anciens éprouvent une fierté bien légitime d’avoir arpenté ses couloirs. En traînant les pieds parfois… parce qu’il fallait aller en maths ou en physique ! La seconde, la première, la terminale et son bac : trois années scolaires cruciales, ou fatales. Forcément marquantes.
De la poésie !
J’ai côtoyé « Anatole » de septembre 1977 à juin 1980. Forcément impressionné, en quittant un petit collège rural (Norrent-Fontes), de rejoindre la grande bâtisse du boulevard de Paris. Une petite cité dans la cité : à l’époque encore, 6e, 5e, 4e et 3e se mêlaient – comme depuis plusieurs décennies – aux « plus grands ». Ça grouillait. Chocques, Gonnehem ou Burbure faisaient plus ample connaissance avec Saint-Venant, Molinghem ou Bourecq ! « Anatole » et son garage à vélos, ses marches, son préau avec le distributeur de Chocorêve ! Et ses profs évidemment. Une liste qui s’allonge à force de se gratter la tête. Mais qui c’était la prof de français jolie comme tout en seconde ? Pas de danger d’oublier quelques figures : Mme Pauchet et M. Guédon en physique-chimie ; MM. Dassonval, Daubelcourt et Capelle en maths ; les Sénéchal en sciences-nat’ ; M. Thiriet en philo … Images précises d’un enseignant « à l’ancienne » mais tellement passionnant : M. Fournez en histoire-géo. Ou l’excellent Mister Dubois en anglais, détesté par les matheux. Satanés matheux, persuadés d’écraser le petit peuple du lycée de leur supériorité logarithmique. « Anatole » et ses murs épais que peu d’événements extérieurs réussissaient à faire trembler. Je me souviens simplement de la mort de Brel le 9 octobre 1978. Un peu de poésie au-dessus des cris de la récré. Puis, le bac est passé comme une lettre à la poste (merci aux langues et à l’histoire, haro sur les maths), « Anatole » s’est éloigné avec son panier de regrets et ses rendez-vous manqués.
Du lycée à la télé
Quinze à vingt ans plus tôt, Jean-Jacques et Jean-Yves Vincent ont connu le même brave « Anatole ». « Froid, austère, bruyant, avec ses baraquements, sa cour en briques, son vague terrain de basket, son pseudo gymnase » se souvient Jean-Jacques – « Anatolien » de 1959 à 1966… et « grosse tête », ajoute son frangin (1962-1969). « Une impression de grandeur tout de même et tous ces noms écrits sur les murs comme autant de traces », précise Jean-Yves. La découverte des filles aussi. Les interrogations orales au tableau, la blouse grise, la règle à calcul, les frondes, le stylo vidé sur le dos du voisin, « le chien enfermé sous les baraquements », le classement trimestriel, la remise des prix annuelle dans la salle Sainte-Cécile avec ses winners et ses losers. Et un catalogue de professeurs ! À commencer par leur… père, Jacques Vincent en histoire-géo. Puis reviennent du fin fond de la mémoire : Clémentin Grimbert en maths, le mythique Victor Duflos en physique, M. Miellet (philo) avec son chapeau et son éternel cahier, Mlle Edmond en anglais, Mme Six en français, M. Birgy en musique, etc. Le proviseur s’appelait M. Hulot, costume sombre et calvitie légère. Pas question de rigoler avec M. Delahaye, le surveillant général. Par contre, on pouvait se lâcher dans les ateliers (bois et fer) : « Nous n’avons jamais oublié les tenons et les mortaises » sourient Jean-Jacques et Jean-Yves. Les deux frères se rappellent encore de quelques copains « qui sortaient de l’ordinaire » : Christian Legay (celui de l’Abattoir, le café-musiques), Moïse Top « qui courait très vite et sautait très haut », Gaby Delassus ou encore Jean Réveillon : « mauvais élève et dragueur invétéré ». Un mauvais élève devenu rédacteur en chef de « La Voix des Sports » puis directeur des sports de France 2 et France 3.
Homme de télé lui aussi, plus jeune, « anatolien » dans les années quatre-vingt, Vincent Dupire (France 3 Nord – Pas-de-Calais) parrainera la cérémonie d’ouverture du 80e anniversaire ce samedi 12 décembre. Les anciens seront les bienvenus, sans les frondes !
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Christian Defrance
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