
Une cinquantaine d’archéologues de l’Inrap – Institut national de recherches archéologiques – jubilent. Ils sont à l’affût depuis septembre 2008 et le seront jusqu’à la fin de l’année 2010 ; piaffant d’impatience de mettre au jour le site avec un grand « S », en profitant pleinement du plus grand chantier de diagnostics archéologiques actuellement entrepris en Europe : le canal Seine-Nord. « Une grande largeur, une grande longueur et beaucoup de profondeur », s’exclame Gilles Prilaux. Long de 106 kilomètres, large de 54 mètres, le futur canal Seine-Nord aura une emprise de quelque 2 500 hectares soit à peu près trois fois l’emprise d’une autoroute ! 2 500 hectares de diagnostics dont 1 200 rien que pour les bassins, les plateformes logistiques : les archéologues n’hésitent pas à parler de « gigantisme ».
Placés sous maîtrise d’ouvrage de VNF – Voies navigables de France – et prescrits par les services de l’État (les Drac de Picardie et du Nord - Pas-de-Calais), ces sondages mécanisés sur environ 10 % des surfaces permettent de détecter et de dater des sites archéologiques. Présence, absence, caractérisation et datation sont les mots d’ordre de l’Inrap : « un rythme industriel de diagnostic pour une archéologie adulte et responsable ». Si les moyens humains déployés sur ce « chantier » sont exceptionnels, les moyens matériels le sont tout autant si ce n’est plus ! Des pelles hydrauliques de 180 chevaux équipés de godets lisses de trois mètres de large et réalisant de longues tranchées, permettent de découvrir des vestiges faiblement enfouis. « Nous suivons les éteules, nous nous basons sur la direction des cultures », explique Denis Gaillard, responsable des diagnostics sur le site de la future plateforme de Marquion (150 hectares), le long de la route Arras-Cambrai, une ancienne voie romaine. « Une tranchée tous les vingt mètres, c’est spectaculaire ! » Il s’agit d’enlever la terre végétale (tout est rebouché au fur et à mesure des relevés) et d’aller chercher dans le sol « de bonnes conditions de lecture ». Les différences de couleurs sautent aux yeux des archéologues capables de repérer des vestiges de fondations, du charbon de bois, etc.
Encore plus fort : des « pelles girafes à bras rallongés » permettent d’atteindre des gisements très anciens à plus de dix mètres de profondeur dans les accumulations de lœss (des limons éoliens). Pour observer ce qui se trame dans ces puits, en toute sécurité, l’Inrap a conçu un balcon-passerelle. Cette « méthodologie particulière » permet de vivre « une archéologie de destruction maîtrisée dont les objectifs sont de vider un maximum de structures et d’extraire un maximum d’informations ».
Frédéric Mitterrand à Marquion
Mais de la pelle girafe au scalpel, il n’y a qu’un petit pas vite franchi par l’archéologue. Ainsi le 22 septembre 2009, à Marquion, l’Inrap a derechef sorti le matériel de précision pour travailler sur une sépulture à incinération gauloise, avec jarres et ossements. Les 150 hectares de Marquion ont d’ailleurs « offert » de bons résultats, en trois mois : des habitats « extrêmement rares » du néolithique (3e millénaire avant notre ère), des monuments funéraires de l’âge du Bronze, des nécropoles, chemins de l’âge du Fer, une tombe aristocratique gauloise, une villa gallo-romaine de 180 mètres de long et 75 de large avec système de chauffage par le sol… « Résultats » appréciés le 25 septembre 2009 par le ministre de la Culture en personne, Frédéric Mitterrand soulignant la parfaite collaboration entre l’Inrap et VNF.
Présence, absence, caractérisation, datation mais pas forcément fouille complète ! Après les diagnostics, des fouilles seront prescrites par le préfet de Région et financées par VNF sur les sites les plus intéressants : « nous nous attendons à en mener une centaine sur le tracé du canal, précise Marc Talon, directeur du projet, dont une quarantaine avec certitude. Et mener cent fouilles, c’est énorme ! »
Tout ce qui « sort de terre » se retrouve dans la « base arrière » de ce « gigantesque » chantier de diagnostics archéologiques ; un centre de recherches ayant été aménagé dans un ancien corps de ferme à Croix-Moligneaux dans la Somme. Là, on lave, on recolle, on classe, on étudie… « Pour une expo temporaire à l’issue des travaux ? » Une chose est sûre, le grand public sera associé à la restitution des travaux. Dans cette « base arrière », les archéologues utilisent également les « techniques nouvelles » (l’ordinateur est roi) et le maillage des compétences pour dresser des cartes, établir des rapports. Ici, on parle SIG, DAO, PDF !
Et la Grande Guerre dans tout ça ? Le tracé du canal Seine-Nord recoupe à maintes reprises des zones de combats… Les services de déminage de la Sécurité civile ne chôment pas : 45 interventions sur 850 hectares diagnostiqués fin août 2009. Les archéologues sont certes à l’affût mais ne tiennent pas à tomber dans d’explosives embuscades.
Légendes : C'est en quelque sorte l'archéologue qui « conduit » la pelle hydraulique (photo du haut).
Sortir le scalpel et les pinceaux pour la sépulture à incinération gauloise (photo du bas).
Texte et photos : Christian Defrance
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