
Quelques jours avant la 45e édition du grand prix cycliste international de Lillers, nous vous présentons la « petite histoire » de Paris-Lillers.
Il n’est bon bec que de Paris prétend le vieil adage… Bons mollets aussi ! Dans l’histoire du vélo, la capitale est une incontournable « ligne de départ ». Paris-Rouen fut le 7 novembre 1869 la première épreuve cycliste allant d’une ville à une autre. Puis on vit apparaître à la fin du XIXe siècle d’autres liaisons partant toutes de la « ville lumière » : Paris-Roubaix en 1896 — qui allait devenir la « Reine des classiques » —, le stupéfiant Paris-Nantes-Caen-Rouen-Paris en juillet 1892, Paris-Tours en 1896, sans oublier le fameux et dantesque Paris-Brest-Paris. Trois décennies plus tard, toutes les grandes cités de province ou presque entretenaient des aventures vélocipédiques avec la grande Dame parisienne ! Paris par-ci ou Paris par-là. Autant de courses s’élançant bien souvent de la… banlieue.
Le Nord et le Pas-de-Calais, terres fertiles du cyclisme, ont naturellement suivi cette vogue des liaisons chères aux routiers professionnels, indépendants ou amateurs. Citons Paris-Arras (dès 1923), Paris-Boulogne, Paris-Calais, Paris-Dunkerque, Paris-Fourmies, Paris-Hénin-Liétard, Paris-Lens, Paris-Somain, Paris-Tourcoing, Paris-Valenciennes. Certaines de ces courses en ligne ont tenu le coup un bon moment, d’autres n’ont pas fait long feu ! Le Paris-Hesdin par exemple n’est pas resté gravé dans les annales, hormis peut-être l’édition de juin 1907 avec la victoire de Georget, ou celle remportée près d’un demi-siècle plus tard par le fantasque « Loulou » Duhamel de Norrent-Fontes. Venons-en au Paris-Lillers qui tint en haleine le public du vélodrome du Brûle en 1937, 1938 et 1939.
Georges Dubreuil en 1937
« Une course Paris-Lillers, de 190 kilomètres, qui l’eût dit, qui l’eût cru ? » lit-on dans Le Guetteur de Lillers en 1937. Le journal hebdomadaire rend hommage aux intrépides organisateurs : l’Union sportive lilléroise (club cycliste local), les cycles Jean Thomann, les établissements Unis-Sports ; il met en exergue le patronage du quotidien Ce Soir et le fait que cette épreuve internationale compte pour le maillot jaune des Indépendants. Au fil des semaines, la liste des prix devient particulièrement alléchante ; Le Guetteur cite les cent francs offerts par le Comité de défense de l’Humanité, les soixante de l’Union commerciale et industrielle de Lillers ; ajoutant que « Raymond Corbelle, un ancien Lillérois, devenu président du syndicat des mandataires à la vente en gros des viandes aux Halles de Paris, a offert cent francs ! » Le départ du premier Paris-Lillers est donné le 2 mai 1937 à 9 h 26 au barrage de Pierrefitte (Pierrefitte-sur-Seine) ; la liste des engagés comprend la majorité des espoirs du cyclisme français. Si la journée est ensoleillée, le vent est assez violent et freine les ardeurs des attaquants. La première tentative d’échappée significative intervient à la sortie de Clermont, elle est à mettre à l’actif de Georges Dubreuil, la vedette de l’AC Boulogne-Billancourt. Au cours de sa fuite, il percute un chien, se relève et doit chasser pendant plus de vingt minutes pour revenir sur les hommes de tête. À Amiens, ils sont huit à avoir fait le trou : Munier, Serge Svoboda, Coudrain, Gautherin, Dieu, Delehaye, Dassé et Dubreuil… qui chute à nouveau, heureusement sans gravité. Dieu décroche la prime au sommet de la terrible côte de Doullens. Dans la côte de Saint-Pol, c’est encore l’intenable Dubreuil qui se détache ; seul Georges Munier du club de Levallois réussit à prendre sa roue. Les deux hommes s’entendent à merveille pour creuser les écarts et Munier enlève la prime au sommet de la côte de Pernes. Le duo fonce sur Lillers et gagne le vélodrome du Brûle « au milieu d’une foule compacte et délirante ». Au sprint, Dubreuil devance Munier. Le Parisien a remporté ce premier Paris-Lillers en six heures et 21 minutes. Quatre minutes plus tard arrive un groupe de onze hommes réglé au sprint par Virol. Suivent Goutorbe, Carapizzi, Jacquet, Gourdain, Dassé, Liermann, Svoboda, Martinelli, Haudiquet (du CA Boulonnais, le premier des régionaux), Murat. Puis arrivent au Brûle, Delehaye, Roselio, Fraselio, Emile Clercq, Lesguillons, Coudrain, Daniel Clément, Dieu, Couderc, Maurer, Dugasse, Legendre, Fourdain (du CA Boulonnais, deuxième des régionaux). Michel Gouwy, le coureur de l’USL, se classe 31e après avoir chassé seul durant plus de cent kilomètres. Le vainqueur de ce Paris-Lillers 1937 est félicité entre autres par Francis Pélissier, l’ancien « Grand » champion qui a créé sa marque de cycles, et M. Canel, le président de l’USL. Si Georges Dubreuil ne connut pas une carrière tonitruante, Munier et Virol ses dauphins se sont forgé un beau palmarès durant la Seconde Guerre mondiale : Georges Munier 3e de Paris-Nantes en 1941, Gérard Virol 2e de Paris-Tours en 1942 et lauréat du Grand prix du Pneumatique en 1943.
Camille Danguillaume en 1938
« Une bien belle et rude épreuve, une chaude bagarre en perspective » titre Le Guetteur de Lillers. Réunissant les meilleurs coureurs indépendants français, le 2e Paris-Lillers se dispute le dimanche 11 septembre 1938. Avant-dernière course pour l’attribution du maillot jaune du journal L’Auto, ce Paris-Lillers est dans le collimateur des Talle, Muller, Dorgebray, Roger Paris (vainqueur de Paris-Caen et Paris-Rennes), Lesguillons (lauréat du Paris-Roubaix des indépendants). À 9 heures précises, au barrage de Pierrefitte, les équipes de Levallois, de l’ACBB, de l’Union sportive des Bretons de Paris, de l’UV Paris, de l’AS Roma (mais oui une équipe italienne), de l’Union sportive lilléroise sont prêtes à en découdre. La liste officielle des engagés compte 63 noms mais ils ne sont que 38 à se mettre sous les ordres du starter. Le train est vif dès le départ, cinq coureurs prenant la poudre d’escampette : Reseuw, Jaffrain, Hordelalay, Romano et Lesguillons. Jaffrain est lâché dans une petite côte et c’est un quatuor qui passe à Chantilly avec une minute et vingt secondes d’avance sur le peloton. Victime d’ennuis techniques, Romano perd pied à la sortie de la ville. Juste avant Creil, le peloton se réveille et se scinde en deux. À Clermont (au kilomètre 56), Lesguillons, Hordelalay et Reseuw ont deux minutes et dix secondes d’avance. « Dans le gros paquet personne ne veut mener la danse et le vent debout est violent ». Ce peloton est enfin secoué à une trentaine de kilomètres d’Amiens. Reseuw est lâché, Lesguillons et Hordelalay sont rejoints et atteignent Amiens à 12 h 15 en compagnie de Barzan, Dassé, Tacca, Davril et Danguillaume. Ils ont trois minutes et demie d’avance alors que se profile à l’horizon, « le plus terrible juge de paix du parcours » : la côte de Doullens. Les sept leaders perdent un peu de temps sur Sessier, Vandevelde, Vassilief et Chocque. Sessier veut faire le ménage entre Doullens et Frévent. Au prix d’un gros effort, il espère intègrer le groupe des sept aux portes de Saint-Pol-sur-Ternoise. Hordelalay, Lesguillons et les deux Italiens Barzan et Tacca ne l’entendent pas de cette oreille. Dans la côte des grands bureaux des mines de Bruay, les deux Italiens possèdent une mince avance sur Hordelalay, et près de deux minutes sur Sessier, Dassé et Danguillaume. Commence alors une « admirable partie de manivelles » jusqu’à Béthune. Au pied du Beffroi, Tacca, Barzan, Sessier et Danguillaume précèdent de cent mètres Hordelalay et Dassé. La messe est dite, et les quatre hommes n’ont plus qu’à s’expliquer au sprint sur l’anneau cendré du vélodrome du Brûle. Dans le tour final, Camille Danguillaume remonte son camarade de l’UV Paris André Sessier et triomphe avec une longueur d’avance. Valentino Barzan se classe 3e, Giuseppe Tacca 4e, Sylvain Hordelalay 5e, René Dassé 6e, Fernand Lesguillons 7e. Gustave Imbert, 21 ans, de l’US Lillers prend une belle 8e place à la grande joie de M. Canel son président et de M. Tristram, speaker officiel de l’épreuve.
Camille Danguillaume fut de toutes les bagarres. « Un jeunot de 19 ans, né à Châteaulin, musclé comme un catcheur, aussi modeste qu’excellent pédaleur, promis à un bel avenir » écrit Le Guetteur de Lillers. Un des plus sûrs espoirs du cyclisme national. Effectivement, Camille confirme après la Seconde Guerre mondiale : 1er du Critérium national en 1946 et 1948, 1er de Liège-Bastogne-Liège en 1949. Ce grand champion trouve la mort lors du championnat de France en juin 1950. Sur le circuit de Monthléry, il chute après avoir été heurté par une moto. Reprenant conscience, il est conduit à l’hôpital où il meurt quelques jours plus tard, victime d’une fracture du rocher.
Gabriel Galateau en 1939
« Une date des plus favorable ». Le Guetteur de Lillers se réjouit de l’organisation du 3e Paris-Lillers, le 16 juillet. Au cœur de l’été, les meilleurs routiers indépendants parisiens se donnent rendez-vous au barrage de Pierrefitte. Ils sont 35 à « s’envoler » à la conquête de l’épreuve chère à l’Union sportive lilléroise (présidée par M. Deboutter, le secrétariat général étant assuré par Clément Laversin), patronné par le quotidien L’Auto. Le vent est assez vif, et favorable, le peloton roule parfois à 60 à l’heure. Les premières escarmouches sérieuses interviennent dans la côte de la Folie à Barœuil, avec six hommes dont les Artésiens Marcel Vandevelde et Henri Decoopman. Le peloton réagit sur le champ et tout rentre dans l’ordre jusqu’à Dury et ses « mauvais pavés ». Gabriel Galateau et Charles Coudrain « s’aplatissent sur les guidons » et sèment tout le monde. Les fuyards traversent Amiens en trombe mais dans la célèbre côte de Doullens, Coudrain donne des signes de fatigue. À Frévent, il met carrément pied à terre, victime de crampes. Galateau profite de l’aubaine et conserve sa fringante allure dans la traversée du Ternois. Ce sont encore Vandevelde et Decoopman qui tentent en vain de secouer le peloton. À Béthune, Galateau possède une minute et demie d’avance… avant de se retrouver dans une mauvaise direction « induit en erreur on ne sait trop par qui ni par quoi ». Il fait demi-tour pour retrouver la route de Lillers, un groupe de coureurs est à ses trousses puis le rejoint. Après Chocques et à l’entrée de Lillers, Galateau remet ça et fait le forcing pour pénétrer en tête sur le vélodrome du Brûle. Ses adversaires n’ont pas bronché et le frère du « Tour de France » Fabien Galateau, parisien né sur les bords de la Canebière, a pris 150 mètres. Avance qu’il maintient aisément. Gabriel Galateau du VC Levallois a couvert les 240 kilomètres en six heures et deux minutes, soit une moyenne de 39,745 ! Émile Idée, 19 ans, de Levallois, est 2e à quinze secondes, André Yzorche de l’US des Bretons de Paris, finit 3e à une longueur. Belle surprise pour le public du Brûle, Louis Déprez le jeune espoir du club lillérois prend la 8e place ; il a 18 ans. En dehors de ce Paris-Lillers, rien d’exceptionnel dans le palmarès de Gabriel Galateau, si ce n’est la première étape du grand prix Wolber, également en 1939. Par contre, Émile Idée deviendra l’un des grands noms du cyclisme des années 40 : champion de France en 1942 et 1947.
La Seconde Guerre mondiale éclate en septembre 1939 et la course cycliste Paris-Lillers s’éteint brutalement.
Légende : Les trois premiers du 1er Paris-Lillers en 1937.
Christian Defrance / Photo : Repro Chr. D.
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