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| Annick Sabatier : «Je sais les risques que je prends mais ne rien faire est pire que tout". |
Annick Sabatier a 47 ans. Elle vit à Angres dans une maison enlacée de plantes fleuries. Une demeure accueillante, avec buches dans la véranda, salon agréable et café bien chaud. Mère de deux filles adorables, infirmière libérale, bénévole active… elle mène tous les fronts et son agenda est serré. Elle a la passion de ses patients et reconnaît qu’elle aurait « aimé faire de l’humanitaire… ». Nul besoin d’aller au bout du monde ; il suffit d’aller au bout du chemin. À quelques pas de chez elle, vivent de jeunes Vietnamiens en transit. Quand elle les a découvert ils étaient aussi transis de froid et tremblants de faim. Depuis trois ans, elle ne cesse de leur apporter aide, soins, affection. Elle est devenue leur grande sœur, leur maman, leur amie. Pour cette trop grande proximité, elle a été arrêtée par la Police aux frontières qui surveille le camp de migrants. Elle a été mise 33 h en garde à vue.
En 2009 est né le collectif Fraternité migrants bassin-minier 62. Il rassemble des personnes bénévoles, issues du monde laïc, chrétien, associatif, civil… qui viennent en aide à un groupe de migrants vietnamiens de passage à Angres. Les étrangers se posent là un temps, non loin de la station d’autoroute A26, dans l’espoir de trouver un camion qui les emmènera vers l’Angleterre, leur eldorado. Les réfugiés ont longtemps vécu dans des conditions d’insalubrité et de froid inouïes. D’abord au bout du Chemin des Vaches puis, après une rafle de la Police, au bois de Soil. « Ils étaient dans deux trous avec rien, parfois juste dans un sac poubelle, se souvient Annick qui fait partie du collectif. Je suis rentrée, je n’ai pas dormi. Je me suis souvenue de mon grand-père qui avait raconté les tranchées. Ça a été une grosse prise de conscience. » La vie de l’infirmière a dès lors pris un virage. Visite quasi-quotidienne au camp, approvisionnement en eau avec l’aide d’autres bénévoles, soins réguliers, échanges fraternels avec les étrangers… « Forcément, après, ils deviennent des « amis » et non plus des « migrants » ». Elle prend sur son temps libre, les mène aux douches et au supermarché, accueille des malades, envoie des médicaments aux familles, propose de recevoir des papiers attestant l’identité de l’un d’eux quand il décide de renter au pays, rejoint ses amis en Angleterre… «Je sais les risques que je prends mais ne rien faire est pire que tout… souligne Annick Sabatier. Je suis consciente de ce qui peut m’arriver. D’ailleurs, comme je ne dors pas beaucoup, quand j’ai vu dans la rue une lumière qui clignotait dans la rue à six heures du matin, j’ai dit : c’est pour moi ! » C’était en novembre dernier.
Au pays des Bisounours
Annick a donc été interpellée, ses ordinateurs et portables emmenés, fouillés ; sa maison perquisitionnée ; ses enfants réveillés par la police, son téléphone a été mis sur écoute et ses visites au camp photographiées. Son investissement a été gratifié de trente-trois heures d’interrogatoire et de cellule froide, sans confort. Pas de couverture, pas de gobelet, pas de papier toilette. « En garde à vue à la Paf, les gens dorment sur des bouts de carton, dit-elle, la pression psychologique est forte. » Annick explique que la Police aux frontières, cependant très correcte, lui reproche d’être un maillon dans la logistique des passeurs, de ne pas donner les identités des migrants qu’elle connaît, l’accuse de ne pas se rendre compte de la gravité de la situation, de vivre au pays des Bisounours … Elle est pourtant sortie libre, sans inculpation, sans mise en examen. Mais le dossier est en cours d’instruction, « il devrait durer un an ». « Mon avocat n’a pas accès à mon dossier, on n’a rien… » La jeune femme est passée à l’identification. Là, elle a donné ses empreintes. « Je ne me sens plus libre... » analyse-t-elle. Plus libre en tout cas d’aller en Angleterre.
« Je crois en l’humain »
« Je n’ai jamais fait de géopolitique ou de politique ; j’ai du mal à être de gauche ou de droite, je crois en l’humain. C’est l’humain qui sauvera l’humanité. » Le père d’Annick Sabatier était médecin, président de nombreuses associations ; il a emmené sa famille en voyage pour qu’elle découvre le monde et l’homme de tous les pays. « Attache-toi aux gens, conseillait-il à sa fille. S’ils veulent s’en sortir, aide-les. Si tu vois quelqu’un qui a faim, fais-lui à manger, sans lui demander ses origines. Essaie de faire le bien autour de toi. » Annick applique scrupuleusement les consignes de son père. Quoi qu’il puisse lui en coûter. « J’ai été élevée là-dedans, alors je continue à aller au camp, à dépanner les uns et les autres. À Nouvel an, j’ai dis à mes filles, allez, on y va. Pour le plaisir de leur faire plaisir. Ça pourrait être votre frère, votre père… »
Marie-Pierre Griffon
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