La longueur du nez de Cléopâtre aurait pu changer la face de la terre. La lecture des cartes de Bacler d’Albe a-t-elle bouleversé l’histoire du monde ? Ce cartographe, général d’Empire méconnu et pourtant « le plus proche collaborateur militaire de Napoléon » n’était pas à Waterloo aux côtés de son maître. Alors s’il avait été là, les choses auraient tourné autrement ? « Peut-être bien que oui… » sourit Marie-France Acquart, la présidente du Cercle historique du Ternois, qui connaît par cœur la vie de Bacler d’Albe et mène une grande opération de réhabilitation, notamment à Saint-Pol-sur-Ternoise où il a vu le jour le 21 octobre 1761. « Il y a tout juste 250 ans. »
Un long article dans le numéro 19 de la revue Ternesia, un « montage-photos » pour l’assemblée générale du Cercle historique du Ternois (le 19 novembre 2011), Marie-France Acquart ne ménage pas ses recherches pour redorer le blason d’un personnage « qui semble avoir été oublié par l’Histoire ». Elle a d’ailleurs travaillé avec des descendants qui ne veulent pas non plus que leur aïeul reste « inconnu au bataillon », et elle pousse ses amis de Warstein – ville allemande jumelée avec Saint-Pol-sur-Ternoise – à s’intéresser à la question car le général avait un domaine en Westphalie ! Si Bacler d’Albe, général d’Empire, peintre de batailles et de paysages (plus de 500 tableaux), père de la cartographie moderne, sort enfin de l’ombre : le coup de projecteur du Cercle historique du Ternois n’y sera pas étranger.
Bacler le Savoyard
« Après sa mort en 1824, on l’a oublié très vite. À Saint-Pol-sur-Ternoise, il fallut attendre 1834 pour assister à l’inauguration d’une rue Bacler d’Albe. Mais il n’est pas né dans cette rue, autrefois appelée ‘des Chanoines’, contrairement à ce que l’on a cru pendant longtemps » assure Mme Acquart. Louis Albert Guislain Bacler est né rue d’Arras (aujourd’hui les numéros 5 et 7) où se trouvait la « Grand’Poste », son père Philippe Albert Hector (natif d’Arras) étant alors le directeur « des postes aux lettres » à Saint-Pol. Sa mère, Cécile Anne Delattre, était une fille de la bonne bourgeoisie saint-poloise. Bacler d’Albe n’a passé que huit années à Saint-Pol, la famille ayant rejoint Amiens en 1770 et la nouvelle affectation paternelle. Le jeune Bacler a fait de bonnes études dans la capitale picarde, très vite attiré par les beaux-arts. Il ne fera pas carrière dans les « lettres ». À 24 ans, Bacler part en Suisse avec sa jeune épouse Marthe Alexandrine Godin, puis on les retrouve à Sallanches où il vit de son pinceau, se penche sur la topographie des montagnes. C’est en Savoie que naît son premier enfant Joseph Albert ; que l’on voit apparaître le surnom « Dalbe »… Réminiscence du latin « alba » qui signifie blanc, comme le « Mont » que Bacler admire et dessine à foison ? C’est aussi en Savoie qu’il « fait le carnaval » se souvenant sans doute, comme le suggère Marie-France Acquart, des délirants carnavals saint-polois de son enfance.
Devenu Bacler d'Albe
En 1793, apparemment rallié à la Révolution, Bacler s’engage dans l’armée. Jusqu’en 1798, sa carrière militaire alterne réussites et difficultés, de Toulon à Milan. Fait notable, dès 1793, un certain général Bonaparte a remarqué ses qualités de cartographe. Grâce à Bacler d’ailleurs - qui utilisait des jeux d’ombres pour représenter le relief - le commandant en chef de l’Armée d’Italie conquiert le Piémont en 1796 ; le Saint-Polois est nommé chef du bureau topographique attaché personnellement au général. Suivent les victoires d’Arcole, de Rivoli que Bacler, le peintre cette fois, « popularise » et immortalise. En 1799, Bonaparte devient 1er consul, Bacler d’Albe promu chef des ingénieurs-géographes du Dépôt de la guerre peaufine ses cartes d’Allemagne, d’Italie. L’Empire est proclamé le 23 septembre 1804, « et jusqu’en 1814, Bacler d’Albe ne quitte pas Napoléon, dormant dans la tente voisine sur le théâtre des opérations » confirme Marie-France Acquart. L’empereur lui accorde donc un domaine en Westphalie, lui donne un titre de baron d’Empire ; il l’incite à anoblir son nom en passant de Bacler Dalbe à Bacler d’Albe.
Des cartes à la porcelaine
Le Saint-Polois est l’indispensable collaborateur stratégique, « le laboratoire où germent les idées de Napoléon ». Avec des expériences positives : les victoires d’Austerlitz, Wagram… Et de gros dégâts : la Bérézina en 1812, les Cosaques saisissant les fourgons du cabinet topographique, Bacler constatant que le pont sur le fleuve a été détruit. Il rentre à Paris, épuisé, ruiné. Pourtant il faut encore se battre. Après Leipzig le 20 octobre 1813, Napoléon nomme Bacler général de brigade puis directeur du Dépôt de la guerre en 1814. Un général malade en 1814 en pleine « campagne de France » et qui abandonne l’empereur… lequel abdique le 6 avril, revient en 1815 et reconnaît sa défaite sur une morne plaine. Bacler d’Albe était resté à Paris. Sans son cartographe personnel et maréchal de camp, Napoléon aurait commis la lourde erreur de confondre deux fermes sur une carte… Bernard Coppens, historien belge, en est convaincu. La glorieuse épopée s’achève à Sèvres où la demeure de Bacler d’Albe est saccagée par les Prussiens qui brûlent papiers et dessins mais le Saint-Polois avait fort heureusement caché la carte de Cassini – seule carte de France à l’époque. Surveillé par le nouveau régime, le général se retire à Sèvres et peint des assiettes, des vases (en porcelaine de Sèvres bien sûr) avec des vues d’Italie, des paysages ; il se passionne pour la lithographie et meurt le 12 septembre 1824, à 63 ans.
« La mémoire d’un tel personnage, ignoré à ce point, doit être restaurée » tempête Marie-France Acquart, fière toutefois de rappeler que ses « compatriotes saint-polois » : Edmond Edmont en 1912, Marc Troude en 1954, ont régulièrement fait renaître le souvenir du général. Le Cercle historique du Ternois poursuit le travail et il ne sera pas… bâclé.
Ternesia n°19 est en vente à l'office de tourisme de Saint-Pol-sur-Ternoise
Texte : Christian Defrance
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