« Ça m’a pris 64 ans, mais je suis revenu. Je suis là ! » Keith Patrick éclate en sanglots, réconforté par son fils et sa fille. Nous sommes au milieu d’une pâture à Gournay – hameau de Verchocq - ce vendredi 28 mars au matin et une bruine enveloppe les quelques témoins de la scène. Keith Patrick, un Canadien de 89 ans, se trouve à l’endroit exact où l’avion duquel il a sauté durant la nuit du 12 au 13 juin 1944, s’est écrasé. L’octogénaire, bouleversé, pointe sa canne vers le ciel : « j’ai une pensée pour les quatre amis qui étaient dans l’avion et ont été tués ». Petite histoire de la Grande Histoire que connaissent sur le bout des doigts Hugues Chevalier et Jocelyn Leclercq. « Nous avons lors de fouilles succintes réussi à retrouver une pale d’hélice de ce Halifax, explique Hugues, auteur du livre « Crashs sur le Pas-de-Calais 1940-1945 ». Hélice qui se trouve désormais à la Coupole d’Helfaut et que Keith a vue hier. » Le Canadien est donc allé à Helfaut mais aussi à Vimy avant de passer une journée à Verchocq… Et quelle journée ! Keith a revu les descendants des familles - parfois les « acteurs » de l'époque - qui l’ont caché, soigné, hébergé durant trois mois, jusqu’à la Libération.
Bref rappel des faits. Nuit du 12 au 13 juin 1944, le Halifax III, bombardier avec un équipage de sept personnes vient d’effectuer une mission sur la gare d'Arras. Sur le trajet du retour, l’appareil est pris dans les faisceaux des projecteurs de la Flak allemande installée sur le mont de Gournay et sur Coupelle-Vieille. Sans doute touché par les tirs d’un chasseur de nuit (le mitrailleur arrière est tué) l’avion est abandonné par ses occupants… Ils sautent et l’appareil vient s’écraser, mais c’est une pure coïncidence, sur la Flak de Gournay. Explosion. Flammes. Il y a trois survivants dont Keith Patrick qui ne se souvient plus très bien de ce qui s’est passé. Les personnes qui l’ont recueilli et leurs héritiers n’ont rien oublié. Pieds nus, touché à l’épaule, souffrant d’un fracture d’un crâne (il ne le saura que beaucoup plus tard lors d’examens médicaux au Canada), Keith se cache dans une haie, évite les patrouilles allemandes et rampe jusqu’à la ferme la plus proche, chez Charles et Berthe Hochart. Mal en point, le Canadien est aussitôt pris en charge par Berthe et ses filles, Thérèse et Marie-Louise. Comme ses deux amis, Keith Patrick est emmené chez les Fillerin à Renty. « On l’a conduit là-bas dans une carrette à r’ssorts (voiture de marché) avec Gabrielle Gruelle », raconte Louis Hochart. Les Fillerin appartiennent à la Résistance depuis 1940, le père et la mère ont été arrêtés et déportés, leurs enfants ont pris le relais. Un médecin de Fauquembergues estime que Keith ne va pas s’en sortir… Il résiste lui aussi. Et nos trois Canadiens demeurent à Renty jusqu’en septembre. « Le Débarquement venait d’avoir lieu, on n’a pas souhaité les faire repartir tout de suite », explique H. Chevalier. Keith Patrick retrouve des forces, son Ontario natal et « l’industrie de l’acier ». Il n’a jamais oublié la nuit du 12 au 13 juin 1944, jamais oublié les trois mois chez les Fillerin. « Tous les ans, il écrit à Marie-Louise Roussel née Hochart. Il a tenu à raconter son histoire à ses enfants, petits-enfants, arrières-petits-enfants pour que rien ne s’efface ». Hugues Chevalier lui tend quelques morceaux de son poste de radio. « J’espère qu’un jour vous allez retrouver ma montre » lance Keith. Le Canadien quitte la pâture pour se rendre dans les familles qui ont aidé les trois survivants. Il sera reçu officiellement par la municipalité de Verchocq. Puis il ira au cimetière de Leubringhen sur les tombes des copains tués, et prendra la route du Périgord pour rendre visite à une fille Fillerin. « Ce que j'ai vécu, c'est une expérience qui reste. » Gravée dans la mémoire collective du Haut-Pays d'Artois.
Nous avons reçu le 2 avril ce message du Canada : « Keith Patrick is my father. Because of illness I was unable to accompany him to France. Our family is forever grateful for the assistance that the Hochart family, Gabrielle Gruel, Genevieve Fillerin, Monique Fillerin and Gabriel Fillerin gave to my father in 1944. Thank you to all the people in Verchocq and Renty who have welcomed him on this trip ». Janet MacNeil
Légendes : Keith Patrick indique à Hugues Chevalier l'endroit où il se trouvait dans le Halifax.
Émotion lorsque Keith Patrick retrouve ses amis d'il y a 64 ans...
Dans la pâture où le Halifax s'écrasa...
Christian Defrance / Photo : Chr. D.
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