Alors que Dany Boon est en train de « chtimifier » la France, les patoisants « de longue date » ont appris avec tristesse le décès d’un porte-parole fidèle. Alfred Lefebvre, alias Ti Fred, est mort le dimanche 9 mars. On se rendra compte très vite que Ti Fred était devenu un « grand » de la littérature patoisante. Littérature : le mot est lâché ! Ti Fred pensait, agissait, écrivait en patois. Les deux pieds dans la ruralité, il avait aussi la tête dans les étoiles donnant à sa langue à la fois de la rudesse et de la poésie. Pour lui rendre hommage, nous avons retrouvé un « portrait » tracé il y a quelques années pour L’Écho rural.
Il ne suffit pas de savoir lire une partition pour devenir un grand chef d’orchestre. Il ne suffit pas de savoir parler patois pour devenir un fin conteur. Aux notes, comme aux mots de nos « tayons » (nos aïeux), la maestro ou le « dijeu » donnent une cadence, un tempo, une âme. Depuis plus d’un demi-siècle, baguette bien en main et langue bien pendue, Ti Fred dirige la symphonie inachevée du patois. Patois, le parler du cœur qui bat au rythme de la nature, le parler juste. « Il en est du patois comme des antiquités, dit Ti Fred, plus les années passent plus il prend de la valeur ». Aujourd’hui on cherche à le défendre, il est maintenu « dans la tradition du pahi ». « Maintenu en bien ou en mal », ajoute Ti Fred, parfois apeuré par des intellectuels qui ramènent leur science ! « Beaucoup croient savoir et ne sont que des bavards. Le patois n’a pas besoin d’eux. Dins nous parlache, un cat ch’est un cat, il n’y a pas de mots inutiles ». Ti Fred, Alfred Lefebvre pour l’état-civil, est né à Lumbres en 1926. Sa mère était originaire de Watterdal, « l’pahi du bout du monte » ; son père, né à Fauquembergues, fut tonnelier puis culitvateur. Avec ses bras, de l’astuce et de l’honnêteté, « ch’Père » a bâti deux fermes – Ti Fred construisant sa maison dans l’une des deux pâtures, route d’Acquin. Un père conteur et menteur. Pas besoin de Zorro avec lui : « si té racontes enne histoire et qu’t’exagères pont, ch’est pus enne histoire ! » Ti Fred s’intéresse dès le plus jeune âge au langage des gens « qui respirent lentement », celui du paysan « qui sort s’blaqu’ à toubac, roule sa cigarette, l’allume avant de livrer le fruit de ses réflexions ». Il écrit ses premiers monologues à dix-sept ans, alors qu’il fait du théâtre de patronage, puis il rejoint la compagnie Meens, une réputée compagnie audomaroise. Cultivateur dans les années cinquante, Ti Fred n’a pas les reins assez solides et se tourne vers le travail de bureau - la comptabilité - en usine. Sans jamais délaisser le patois, ni les belles lettres d’ailleurs. Et ça se sent. Notre homme ne possède que le certificat d’études mais son érudition est digne d’un maître. « On a toudis mis dans la tête des gens du Nord qu’ils n’étaient que des ouvriers » maugrée-t-il.
Au-delà du théâtre et des monologues, Ti Fred est propulsé sur le devant de la scène par La Voix du Nord. Il fut un des premiers à écrire en patois dans un grand quotidien régional. Il a ainsi couché plus de deux mille « bonnes histoires » dans les colonnes de l’édition audomaroise du journal. Nous sommes des milliers à les avoir découpées tous les dimanches. Lues, relues, approuvées. Au fil des ans, le comique patoisant est devenu un chroniqueur, presque un éditorialiste, un poète, un philosophe. Mais oui ! D’ailleurs, un prof de philo d’Abbeville a utilisé une « bonne histoire » lors d’un des ses cours. « Rien n’est plus fort que le paysan qui porte un jugement » dit-il. Écrire une « bonne histoire » est un exercice délicat, il faut essayer de ne pas déformer les mots de patois, les « aménager » afin qu’ils aient un visage familier pour le lecteur. L’orthographe est la plus simple possible, pour que les gens comprennent.
Ti Fred a tâté aussi de la radio – c’était Fréquence Nord -, tous les jours pendant deux ans. Déçu par les jaloux, les arrivistes, il redevint l’homme du silence, du recueillement et de la solitude. De la discrétion… Il n’a presque rien publié alors qu’il est incontestablement une des plumes majeures de la littérature patoisante. « Tôt ou tard un homme public se pervertit. Il faut rester ce que l’on est, garder mesure, aux autres de juger ». Non il n’a vraiment pas envie de voir ses livres dans les librairies : « je fais quelque chose, puis je mets dans un dossier et ça dort ». Une simplicité qui correspond bien à la mentalité paysanne, « moins té montes haut, pus t’es sûr ed’ pont kère ed’ trop haut ! » Alfred Lefebvre est tenace, n’hésitant pas à sortir de l’ombre tous ces mots, disparus de nos campagnes quand le tracteur a accéléré le mouvement chassant les étalons et les « taurs ». Ti Fred est tenace, défendant bec et ongles l’accent de son terroir. Les gens d’Elnes et ceux d’Acquin ne parlaient pas « du minme ». On reconnaissait un type de Quercamps à la façon dont il posait les pieds : « il venait d’un pahi de crinconnes ». Impossible de transcrire l’accent sur le papier, alors Ti Fred croit énormément à l’audio. Les cassettes il y a quelques années, puis les CD réalisés avec ses amis Ché catreuws d’freumions, l’association dont il est la mascotte, le porte-drapeau, la figure emblématique, le chef d’orchestre forcément… Ché catreux forment une sacrée troupe qui remplit les salles – « minme chelles dù qué ch’plafond i’est décoré d’crottes eud’ mouque ! » Chansons, poèmes, saynètes. Ti Fred séduit, subjugue. Il dit vrai, en patois. Aussi vrai que le bonjour de son père qui durait deux cents mètres. ‘ I’a tellemint d’jux qu’in peut pont dire autremint qu’in patois’ ».
Adé Ti Fred.
Légende : Ti Fred était très attaché à son pays de Lumbres et à ses paysages.
Christian Defrance / Photo : x
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