Évoquer les îles anglo-normandes de Jersey et Guernesey, c’est contempler tout d’abord l’œuvre de Victor Hugo. Quinze années d’exil en pleine Manche pour notre écrivain et poète… Les moins misérables regardent plutôt ces îles comme des paradis fiscaux ! Mais la légende des siècles nous rappelle aussi que Jersey et Guernesey, dépendances de la couronne britannique, ont « vécu » l’enfer de la Première Guerre mondiale. Environ six mille Jersiais ont servi outre-mer durant cette Grande Guerre, incorporés dans différentes unités britanniques ; sept cents ont été tués. Situation radicalement différente pour les Guernesiais : d’abord annexé à une unité irlandaise et vite confronté à une délicate intégration puisqu’environ la moitié des hommes parlaient français ou le patois normand. Le contingent originaire de ce bailliage (62 kilomètres carrés) vole rapidement de ses propres ailes, le Royal Guernsey Light Infantry (RGLI) est porté sur les fonts baptismaux le 17 décembre 1916. Et le 26 septembre 1917, le 1er Bataillon du RGLI avec 44 officiers et 964 sous-officiers et soldats embarque pour la France… Rattaché à la 29e division d’infanterie commandée par Henry Beauvoir de Lisle (de Guernesey), pour s’enfoncer dans les tranchées des Flandres ! Du 9 au 14 octobre, le RGLI participe à Poelcappelle à la 3e Bataille d’Ypres avant de prendre la direction de la ligne Hindenburg au sud du Pas-de-Calais. Un peu de repos et d’entraînement et nouvelle épreuve du feu du 20 novembre au 3 décembre 1917 : bataille de Cambrai. Suite à une belle percée, le régiment de Guernesey prend position au nord de Marcoing (Nine Wood), avance vers Masnières avant de subir une terrible contre-attaque allemande et de défendre Les Rues-Vertes. Défense acharnée, « à la pointe de la baïonnette », et de très grosses pertes : 1 311 hommes soit 40 % du régiment tués ou blessés durant cet affrontement. Pas de relève immédiate sur l’île, le régiment sera donc renforcé par des éléments issus de bataillons anglais. Repos mérité dans le bois d’Havrincourt, à Houvin-Houvigneul, marche vers Le Parcq, Verchocq pour se fixer à Audenthun (Zudausques), Leulinghem. Entraînement, parade, remise de décorations. Au début de l’année 1918, les Guernesiais repartent vers le nord, à Saint-Jean cette fois, près d’Ypres. Pour « tenir la ligne de front » et le 8 mars ils entrent dans la zone de bataille jusqu’au 29 mars.
Nouvelle destination et nouvelle bataille pour le RGLI, celle de la Lys du 10 au 14 avril. Le régiment campe à Neuf-Berquin pour défendre Le Doulieu ; le 13 avril le bataillon est mis à rude épreuve, forcé de se retirer à proximité de la « Ferme Bleue ». Relevés le 14 par les Australiens, les Guernesiais soufflent entre Caestre et Saint-Sylvestre-Cappel. Oui, une rude épreuve : le 11 avril, le lieutenant-colonel de Havilland, commandant le RGLI, était passé à l’action avec 20 officiers et 483 hommes… Le 14, il ne lui restait que 3 officiers et 55 hommes.
À la fin du mois d’avril 1918, il est acquis que le RGLI ne retournera pas sur le front, il est rattaché aux troupes du grand quartier général britannique installé dans le château de Beaurepaire à Montreuil-sur-Mer. Les Guernesiais vont surveiller et garder le château ; ils sont logés dans le village d’Écuires qu’ils ont rejoint via Étaples et Saint-Aubin. Panser les plaies et accueillir de nouveaux soldats arrivant de l’île anglo-normande. Le 7 août 1918, les Guernesiais assurent la garde d’honneur lors de la rencontre entre le roi d’Angleterre, les maréchaux Haig et Foch, le président Poincaré. Le 22 mai 1919, les survivants du RGLI retrouvent Saint-Pierre-Port, la capitale de Guernesey.
3 549 hommes ont servi au sein du Royal Guernsey Light Infantry durant la Grande Guerre dont 2 340 recrutés à Guernesey ; 327 sont morts ou disparus lors des combats, 667 blessés, 255 ont été faits prisonniers. « Les guerres ont toutes sortes de prétextes, mais n'ont jamais qu'une cause : l'armée ; ôtez l'armée, vous ôtez la guerre » écrivait… Victor Hugo.
Christian Defrance / Illustration : x
URL courte : www.echo62.com/actu1954
