De l’eau de mer coule dans ses veines. François Guennoc est né dans le Finistère, près de Brest, il a traîné sur les quais de Nantes, et s’il a quelque peu dérivé en devenant ingénieur en agronomie, ce placide gaillard se définit comme un « rural attiré par la mer et les bateaux ». François Guennoc a débarqué à Boulogne-sur-Mer en 1979 et n’a pas tardé à naviguer… dans les archives locales, intrigué par le fait de ne trouver « rien de sérieux » sur l’histoire de la pêche… dans le premier port de pêche français depuis au moins 1850. Un vrai paradoxe.

Rien de sérieux à part quelques thèses universitaires ou l’étude socio-économique de Jean Bourgain en 1909 ! À la fin du XIXe siècle pourtant, Boulogne comptait au moins 5 000 marins, une centaine de grands harenguiers, plus d’une centaine de chalutiers à voile, des dizaines de petits bateaux. « Fantastique, un port rempli de voiliers » lâche F.?Guennoc qui ne fut pas le seul il y a trente ans à jeter ses filets sur les vieux documents, à hameçonner les derniers témoins de la pêche d’antan. Du côté d’Audresselles, Bertrand Louf travaillait sur les flobarts et autres bateaux d’échouage du Boulonnais. Un ami disparu tragiquement en 1995 auquel F.?Guennoc rendit hommage en publiant leurs recherches trois ans plus tard.
De bonnes pêches
Le Finistérien venait de mettre le doigt dans un engrenage de publications. Quatre bouquins entre 2000 et 2010, sans oublier les participations à moult aventures éditoriales autour du hareng, du maquereau avec le photographe Xavier Nicostrate et des cuisiniers… Devenu une référence pour ne pas dire « la » référence dans le domaine de la pêche, François Guennoc (59 ans, la retraite approche) sait d’ores et déjà qu’il faudra encore trois ou quatre tomes pour ramener le chalut rempli de bonnes choses sur le xixe siècle. Sa période favorite.
Les bateaux qu’ils soient à voile, à vapeur ou à moteur, les zones de pêche, les équipages de Boulogne, Le Portel ou Équihen et la vie à bord, les chantiers de construction, le port depuis le creusement du premier bassin sous la houlette de Napoléon, l’argent de la guerre de course réinvesti dans la pêche, les maîtres de Boulogne (les Adam, Lebeau, Crouy et compagnie), etc. : il sait tout. S’appuyant sur les archives de la marine (les plus précieuses), sur celles des douanes, sur la presse (assez discrète sur la question sur les très rares journaux de bord), sur les anciens navigants, François Guennoc a hissé une échelle des temps halieutiques boulonnais à laquelle grimpent hardiment les descendants des marins pêcheurs.
De 1894 avec notamment le chalutier Ville de Boulogne à 1920, la pêche boulonnaise, à vapeur, connut son apogée. Entre 1920 et 1957 (époque très mal connue), il y eut la crise de 1930, la guerre et l’arrivée du moteur… sans rupture évidente. Après 1953, une nouvelle génération de chalutiers plus grands, plus puissants, plus rapides permit de battre des records de tonnage. Et 1963 marqua l’apparition des premiers chalutiers pêche-arrière, le déclin du hareng.
Au printemps 2012, François Guennoc publiera le troisième volet de La pêche au temps des chalutiers classiques en abordant la période 1963-1971. Dans ses livres à l’iconographie très fouillée, au-delà des aspects techniques, il fait la part belle aux hommes - et aux femmes - héros de la pêche, avec leur langage, leurs peurs, leur foi chevillée au corps, leurs travaux à terre. De l’Islande à la Mer d’Irlande, de la Mauritanie à la Mer du Nord, les marins ont écrit les grands chapitres de la vie du Boulonnais. Et aujourd’hui ? Il reste environ 500 marins à Boulogne-sur-Mer. « Le port est désert et on ne sent plus (au propre comme au figuré !) l’ambiance maritime comme il y a trente ans quand je suis arrivé. » Alors l’ingénieur un tantinet nostalgique plonge dans ses archives pour retrouver…?la pêche !

Quel était le calendrier des marins boulonnais dans les années 50 et 60 ?
En janvier et février, les grands bateaux (de 30 à 40 mètres) se consacraient à la « pêche fraîche » en Mer du Nord : lieu noir, aiglefin, morue, flétan… L’heure du maquereau sonnait en mars, avril ; la fin du Carême annonçant le temps des réparations pour les patrons et les équipages. Après le merlu en mai-juin, les marins passaient au hareng dès le mois de juillet et jusqu’à la fin de l’année.
Dans les années 20 et en cas de « gros temps »…
Les équipages en mer se réfugaient dans les ports irlandais… où les Portelois ne manquaient jamais la messe ; office où ils attiraient tous les habitants du coin tout simplement parce qu’ils étaient d’excellents chanteurs.
François Guennoc n’oublie jamais de citer les travaux d’Ernest Deseille (1835-1889), historien, chroniqueur, archiviste boulonnais qui publia en 1884 un Glossaire du patois des matelots boulonnais.
L’eau de mer coule dans ses veines !
Aujourd’hui délégué régional de l’enseignement agricole privé veillant sur vingt-cinq établissements, François Guennoc a plus d’une corde à son arc : historien de la pêche, défenseur du patrimoine maritime.
Il participe à la restauration, au sauvetage de bateaux (le Christ-Roi par exemple acheté pour le franc symbolique et appartenant désormais à la ville de Gravelines).
L'Écho du Pas-de-Calais n°122
Janvier-Février 2012
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