Marion Collé est fil-de-fériste, Matthieu Gary, acrobate au mât chinois et Vasil Tasevski, acrobate à la roue « Topka » qu’il a inventée. Diplômés en 2009 du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne, ils ont conçu « ISSUE01 », un projet généreux et étonnant qui « s’écrit à partir des autres ». Ces « autres » qui sont confrontés à l’enfermement psychique, physique, moral, mental, politique, confrontés aux limites… Ce sont les « empêchés ». ISSUE01 est une création dont le cheminement paraît plus important que le résultat. Elle s’articule en deux temps : celui de l’échange et de la relation, à l’occasion de résidences-rencontres, et celui de la mise en œuvre d’un spectacle, plus exactement d’une forme spectaculaire. L’an dernier, ISSUE01 a posé ses pratiques et ses techniques de cirque sur le camp de migrants de Norrent-Fontes…

Ils ont rencontré les femmes détenues à la Maison d’arrêt de Fresnes ; les jeunes de l’école de cirque de Ramallah en Palestine ; les jeunes du collège Pasteur de Suippes dans la Marne vivant près de l’importante zone militaire d’entraînement de Suippes-Mourmelon, les patients de la clinique psychothérapique de Saint-Martin de Vignogoul… Avec l’aide et la bienveillance des énergiques bénévoles de l’association Terre d’errance, les circassiens ont passé également quatre jours au camp de migrants de Norrent-Fontes.
S’envoler au-dessus des grillages
Pas à pas, petit à petit, Marion, Matthieu et Vasil le Macédonien se sont fait accepter par les migrants. Ils sont allés à la messe avec eux, ils ont projeté de petites vidéos de cirque dans la salle du presbytère, ils ont expliqué simplement qui ils étaient. Ils ont passé du temps. « Sur le fil, pieds nus, en sandalettes. Matthieu marchait sur les mains. Les migrants aussi. On marchait tous, sur les mains… » Les rencontres ont été chaleureuses, prodigues et belles. Les circassiens ont ouvert un grand cerf-volant : « il y avait tant de vent que tout le monde s’envolait… On se prenait dans le grillage et on passait par-dessus les toits… » Des cartons du supermarché ont été étalés pour faire un plancher et Vasil a fait tourner la grande sphère « pour qu’on continue de voler. Essayer… » ISSUE01 ne veut pas forcément faire de l’art, ni être efficace. Le projet est juste de bâtir « une forme » sincère qui rende compte de l’aventure.
La complicité de Guy Alloucherie
Les jeunes artistes ont été accueillis ensuite à Culture commune, scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais, pour une résidence créatrice. Avec la complicité de Guy Alloucherie de la Compagnie HVDZ, ils ont transformé toutes les images collectées, les couleurs, les émotions ; ils les ont passées à travers un filtre artistique et les ont restituées. Ils ont eu envie de sauter sur le fil, de prendre des risques, de grimper, d’escalader comme le font ces réfugiés, qui n’ont pas d’autre choix que de partir, d’être en péril pour continuer à vivre. Avec des mots, avec leur corps, ils ont raconté les ombres, les bâches, les vêtements, la musique… « et puis un jour tout a pris forme ». À la fabrique de théâtre d’abord puis au camp de Norrent-Fontes, pour un « retour restitution ». Le trio de circassiens s’attache toujours à recréer la boucle, à revenir à l’origine. « Quand nous sommes retournés à Norrent-Fontes, dix jours après notre rencontre, il pleuvait à grosses gouttes. Beaucoup des migrants que nous avions rencontrés étaient passés. Il y avait des visages inconnus… » Pour ceux-là et pour les autres, pour les bénévoles… les artistes ont épuisé leur corps. Il fallait marquer l’attente infinie. Ils ont osé, tenté, risqué et rendu à leur manière artistique, les dons que les réfugiés avaient offerts : des histoires, des sourires, de la confiance, de la conscience.
L'Écho du Pas-de-Calais n°122
Janvier-Février 2012
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