« On espère que ce livre sera un ovni », s’exclame Timour Muhidine. Voire un « obni ». Il éclate de rire : « Tout à fait ! » Obni pour objet bernanosien non identifié. Ouvrage quittant les sentiers battus de l’édition qui paraîtra en octobre. L’obni laissera des traces dans le ciel littéraire. L’idée, extra et terrestre, de Timour Muhidine, amoureux du Nord et de la littérature turque dont il est un des grands « passeurs » en France, était de « confronter Tahsin Yücel avec les lieux fréquentés par Georges Bernanos durant son enfance et son adolescence ». Une confrontation valant son pesant de mots, ceux de Timour ; et de photos, signées Philippe Dupuich.

Tahsin Yücel ? Écrivain, universitaire, traducteur ayant largement contribué à la diffusion de la littérature française en Turquie, de Balzac à Barthes en passant par Queneau. Il y a quarante ans, Tashin Yücel publiait à Istanbul un livre de 120 pages, L’Imaginaire de Bernanos, « rédigé dans un français éblouissant », précise T. Muhidine. Cent vingt pages découlant d’une thèse de doctorat, soutenue en janvier 1965. Décryptant toutes les images constituant l’univers de Bernanos. L’écrivain turc, aujourd’hui connu et reconnu dans son pays mais aussi à l’étranger (il est traduit en anglais, en français, en italien, en allemand, etc.), souhaitait « reprendre contact » avec Bernanos. Timour Muhidine, un de ses traducteurs en français, lui a alors proposé de partir sur les « sentiers de Bernanos » en Artois et dans l’Oise. Un parcours entre le réel et l’imaginaire, Timour Muhi-dine saisissant à la volée les réflexions de l’écrivain turc ; le photographe Philippe Dupuich se chargeant d’illustrer ces déplacements.
Retour à Bernanos
Au début du mois de mars 2010, Tahsin et Timour ont battu la campagne artésienne. Et bernanosienne. Sous le soleil ! Alors que Tashin Yücel ouvrait sa thèse en écrivant : « Il pleut beaucoup chez Bernanos… » L’écrivain âgé de 77 ans, le « scribe » et le photographe ont marché dans les rues d’Aire-sur-la-Lys, entre Collégiale et collège Sainte-Marie où les parents Bernanos placèrent leur fils en octobre 1904 (il y obtint le baccalauréat en octobre 1906). Dans la vallée de la Planquette, le ruisseau Planquet du roman Nouvelle histoire de Mouchette. Dans les rues de Fressin bien sûr. L’église, les ruines du château, la maison où vécurent les Bernanos. Il ne reste que le pigeonnier : « Le corps principal de la maison a brûlé durant la seconde guerre mondiale. La nouvelle propriétaire des lieux nous a longuement parlé de Georges Bernanos… Elle assure que le père Bernanos, tapissier, aurait travaillé pour les Turcs ! ». « Il n’y a pas de hasard dans la vie, confie Tahsin Yücel. Nous avons cherché des traces physiques »… susceptibles d’avoir nourri l’écriture bernanosienne. Entre le réel et l'imaginaire. Entre le bien et le mal. « Il reste quelque chose. » La ruelle du Paradis derrière la maison des Bernanos ? La source où s’est noyée Mouchette ? Des traces qui ne sont pas figées : « Ça continue à vivre avec la mémoire de Bernanos. »
Ce « retour à Bernanos » est aussi pour le grand romancier et nouvelliste turc, une profonde réflexion sur l’enfance et son monde secret. Enfance en Artois pour l’un, en Anatolie pour l’autre. Un retour sur le territoire bernanosien particulièrement enrichissant pour Timour Muhidine : « Bernanos et Yücel, deux hommes libres. Bernanos, catholique, râ-leur, provocateur, sincère. Yücel, maître de l’ironie. » Philippe Dupuich s'est mis au diapason : « Il n’y a pas eu de directives photographiques. Je suis aussi dans l’interprétation de l’œuvre de Bernanos. »
Le bel « obni » atterrira cet automne aux Éditions Empreinte, intitulé Sous le soleil de Bernanos. Sur les traces de Tahsin Yücel en Artois. Tahsin Yücel est prêt à revenir, pourquoi pas d’ailleurs pour une séance de signatures à Fressin. Il songe aussi à traduire en turc Le journal d’un curé de campagne ou Nouvelle histoire de Mouchette, ce roman nocturne où sévissent la pluie et la boue. Cette boue qui sculpte les empreintes et les traces sur les chemins d’Artois. Et d’Anatolie.
Christian Defrance
L'Écho du Pas-de-Calais n°109
Juin 2010
Pas de commentaire, soyez le premier à participer
